Alan Vega, Universe

23 juin -> 28 juillet 2018

1956: Sortie du premier LP d'Elvis Presley, vrai-faux suicide de Pollock, à Tokyo Tanaka Atsuko s'habille d'une prodigieuse robe d'ampoules électriques et de tubes fluorescents au cours d'une des premières actions de Gutai, sur les écrans sort "Lust for Life", flamboyante biographie de Van Gogh signée Minnelli qui fixe à jamais dans l'esprit du public l'image du génie artistique. Alan Bermowitz a dix-huit ans. Une année qui semble devoir compter un peu plus qu'une autre.

Alan Vega © Pierre René-Worms

Alan Vega, Universe

 

23 juin - 28 juillet, 2018
Vernissage le vendredi 22 juin à 18h30

 

LES FEUX DE L'ÉTÉ

1956: Sortie du premier LP d'Elvis Presley, vrai-faux suicide de Pollock, à Tokyo Tanaka Atsuko s'habille d'une prodigieuse robe d'ampoules électriques et de tubes fluorescents au cours d'une des premières actions de Gutai, sur les écrans sort "Lust for Life", flamboyante biographie de Van Gogh signée Minnelli qui fixe à jamais dans l'esprit du public l'image du génie artistique. Alan Bermowitz a dix-huit ans. Une année qui semble devoir compter un peu plus qu'une autre.

Alan Vega alias Alan Bermowitz dira plus tard que les tas d'ampoules et les entrelacs de fils électrique qui le révèlent au monde artistique au début des années 1970 étaient le mythe du brise-glace de l'École de New York et qu'il oublie ce que celui-ci fait à la peinture. Il est vrai en tout cas que ses installations jetées au sol sont portées par une dynamique du corps et une apparence organique qui les placent à cent lieux des accumulations post-dada mais les rapprochent de l'eccentric abstraction, par laquelle Lucy Lippard a nommé une certaine constellation post-minimale.

Après viendront les reliefs cruciformes, pour ne pas prononcer le mot "crucifix", et différents assemblages porteurs d'images trouvées, pour ne pas dire icônes, avec une prédilection pour les figures de boxeurs; sorte de croisement de Peter Blake et de Ray Johnson. L'artiste Vega n'est ni en retard, ni en avance sur une histoire de l'art pour laquelle il devait, on suppose, n'éprouver qu'une certaine indifférence, lui qui commence par contester avec les art workers avant de songer à se faire une carrière. Au jeu de qui perd gagne, il fut véritablement imbattable, s'ingéniant à garder soudés les liens de la flamboyance et de la dèche.

Parfaitement en phase avec son époque et, contrairement à tous les post-dadaïstes accrochés à leur beauté d'indifférence, porté par un excès d'empathie qui le pousse à accueillir dans ses croix et ses gris- gris toute une épopée, de la fascination pour les boxeurs noirs et la colère qui les anime, à la terreur devant l'effroyable beauté marmoréenne des soldats de la Wehrmacht. Des titres tels que "Dachau", du nom d'une banlieue de Munich, ou "Buchenwald", du nom d'une banlieue de Weimar, montrent que Vega savait aussi choisir ses camps. Cette captation électrique des beautés et des tragédies avec les moyens du bord ou ceux de la rue, les ampoules en vrac contre les ors de l'église Pop ou ceux du temple minimaliste, c'est un peu la messe des pauvres façon Vega. Enfer et ciel mêlés ou croisés puisque le croisement des routes du blues définit aussi un itinéraire spirituel et qu'il se trouve peut-être un morceau de la vraie croix dans les assemblages de Vega.

Alors que les reines et les rois de l'art contemporain se fabriquent de petits récits ou jouent des performances auxquelles ils raccordent ensuite leur objet, ut pictura praxis, Vega aura réussi à ce que Suicide, quintessence et grand récit derrière (ou devant) son art, couvre celui-ci de son ombre. Un duo qui incarne à jamais l'esprit et la probité du rock, musique du diable, mais un rock sans guitares ni batteries, comme par refus de s'asservir à la loi du rythme à deux temps. Le Punk aura été une histoire de résurrection et de ferveur, cette ferveur que l'on éprouve à l'écoute des lamentos de Frankie Teardrop ou de 96 Tears, et qui autorise à reconnaître chez cet artiste sur scène le don des larmes dont parle l'Evangile. Il faudra attendre Felix Gonzalez-Torres pour voir des loupiotes raccordées à une tragédie personnelle et figurer un corps glorieux aux côtés d'une eucharistie en papiers dorés. Ne peut-on voir les illuminations d'Alan Vega comme un lien secret entre Flavin et Gonzalez-Torres? Les dessins et les tableaux de la fin tracent un étrange chemin de retour vers une peinture existentialiste. Star apparaît comme le tableau phare de la série, celui qui creuse la disparition rayonnante de son avatar.

Dans sa peinture, Todd Bienvenu cite à plusieurs reprises et explicitement Max Beckmann, ce médiéval moderne foudroyé au milieu de Central Park au retour d'une visite au Metropolitan pour contrôler l'accrochage d'un de ses autoportraits. À croire qu'il s'est trouvé un esprit frère auquel le rattache autant un esprit d'enfance qu'un sens du grotesque. Dans le teatrino de Bienvenu où l'espace est rabattu sur le plan de la toile, on voit des personnages minuscules largement brossés et façadés ou refaçadés, mais aussi des figures simplement esquissées et fantomatiques, des objets de l'atelier ou des scènes de rue bonnes pour Instagram (Ah la cycliste ! Ah la vue nocturne sur Manhattan !), on célèbre la vie terriblement quotidienne mais on s'amuse aussi à mettre en jeu les codes de la représentation et le travail du peintre, à allégoriser un peu. C'est, par exemple, un écran d'ordinateur sur lequel s'affiche REC alors que le couple qui se met en scène est ramené à une tache noire ultraplate plus fausse que les reflets du miroir d'un bar aux Folies Bergères. Il y a une vitesse et un tranchant que seule la peinture permet pour se faire le témoin ahuri et émerveillé d'une époque, et quand il veut moquer les profondes réflexions sur la sexualité assistée par ordinateur ou l'art surchargé d'ambition et de missions, Bienvenu va droit à un essentiel, qu'il aime parfois empâter comme pour souligner le faire artisanal. C'est encore une bacchanale sur le mur du bar où le malheureux héros de la soirée crache une monstrueuse langue verte que l'on suppose synthèse d'alcools et de liqueurs.

Sous une désinvolture apparente, cet artiste se défait de pas mal d'encombrants, à commencer par la veine réaliste américaine qui court de Hopper à Fischl et qui se croit moderne à fixer les oiseaux de nuit ou la génération X. Bienvenu produit une forme d'art populaire des petites perversions new yorkaises ; un monde trop protégé qui connaît parfois l'excès mais auquel fait défaut la dimension tragique, ou le simple sens du drame. Ce travail est un éloge de la liberté et de l'immaturité, parce qu'on ne peint pas son atelier, un double portrait ou des scènes de genre, sans avoir quelque part sa place dans la comédie. Aux masturbateurs lyriques de l'Ecole de New York, aux Women de de Kooning, Bienvenu répond par un colosse portant sa proie, l'objet de son désir, réduite à presque rien enveloppée d'un jean, ou par un geste tendre d'un baiser déposé une seule tache de rose où il faut deviner un cul ; parfaite mise à plat du désir et puérilité au bon goût de peinture. À moins que ce ne soit le retour d'Ulysse - Leopold Bloom découvrant les deux hémisphères de Molly. Immature et railleur, Bienvenu est également libre au point de s'écarter quand il le souhaite de l'obsession beckmannienne pour plonger dans le feu expressionniste (de la Saint-Jean) à la manière d'une tapisserie, par encastrement et concaténation. Furieux et rageur mais en mode mineur, et l'on croit entendre les cris du petit blanc qui se risque sur la voie sauvage à la façon du bavarois Kirchner.

De Vega légende noire, au pseudo judicieusement choisi, à Bienvenu, que son patronyme affuble d'un sourire permanent, on peut reconnaître une faculté proche à dialoguer avec les morts et à se choisir des héros, et avec eux à tailler dans le vif. Pour l'un et l'autre, l'art est cette suspension de l'incrédulité qui faisait dire à Rauschenberg : si vous ne prenez pas ça au sérieux, alors il n'y a rien à prendre. Savoir que d'une soirée trop arrosée ou d'un tas de marchandises à 1$, on peut provoquer quelque chose qui ressemble à de l'émerveillement.

Patrick Javault

 

Alan Vega (1938-2016, NY) est diplômé du Brooklym College / City University of New York. Universe est sa seconde exposition personnelle à la galerie. Plusieurs autres lui ont été consacrées : chez Jeffrey Deitch (2017) ; à l'Entrepôt 9, Quetigny (2015) ; au Moma PS1 à NY, au Magasin à Grenoble et au Fresnoy à Tourcoing (2014) ; au Musée d'Art Contemporain de Lyon (2009). Son travail a également été présenté au cours d'expositions collectives au Mumok de Vienne (2018), à la Collection Lambert en Avignon (2017) ; au Barbican Center, Londres (2015) ; à la Maison Rouge, Paris (2012 et 2014) ; au Garage Museum of Contemporary Art, Moscou (2011).

 

Hommage à Alan Vega

A l'occasion de son anniversaire posthume, samedi 23 juin, sur une idée de Liz Lamere, la femme d'Alan Vega, produit par Alain Lahana (Le Rat des Villes) et sous la direction artistique de Marc Hurtado, nous rendons hommage à cette figure mythique de la scène underground à travers une soirée dédiée à son oeuvre subversive et à son univers créatif disruptif.

Cette soirée sera à l'image d'Alan Vega et de son héritage artistique. Au programme : des projections, une série de concerts et une signature. L'occasion pour tous de redécouvrir cet artiste, la puissance de son oeuvre et l'ampleur de son héritage.

 

Alan Vega, Universe, 23 juin -> 28 juillet 2018
Galerie Laurent Godin36 bis, Rue Eugène Oudiné, 75013 Paris
Ouvert du Mardi au Samedi, de 10h à 18h T. +33 1 42 71 10 66
Galerie Laurent Godin

36 bis rue Eugène Oudiné 75013 Paris
Tel : 01 42 71 10 66
Mail : info@laurentgodin.com

Site : Galerie Laurent Godin

Du mardi au samedi de 11h à 19h

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Publié le : 20 juin 2018

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