S I D E R E A L - Caroline Corbasson

M O N T E V E R I T A présente Sidereal, première collaboration avec l’artiste française Caroline Corbasson. Un ensemble de sculptures, œuvres photographiques et installations vidéo, réalisé à l’Observatoire astronomique de Paranal (ESO) au Chili, est présenté à cette occasion.
Eveiller les mondes fossiles
En s’aventurant vers des espaces-temps de plus en plus exogènes, la science expérimentale s’est confrontée à des paradigmes de mondes radicalement étrangers à notre propre expérience : à tel point qu’elle est aujourd’hui apte à produire des énoncés sur des événements antérieurs à l’émergence de la conscience, et même à toute forme de rapport au monde. Quentin Meillassoux, dans Après la finitude (1) utilise le terme d’archi-fossile pour évoquer ce domaine du passé de la Terre dénué de toute trace humaine et détaché de toute corrélation sujet-objet : transcrit dans le domaine esthétique, ce pourrait être l’espace métaphorique et conceptuel d’Atacama, le film que Caroline Corbasson a réalisé au Chili dans un environnement si apparemment hostile à la vie qu’il évoque presqu’une autre planète ; dans ce lieu irréel, la poussière elle-même, prise dans une masse dense, ne bouge pas. Un sentiment de torpeur, lancinant et hypnotique à la fois, contamine l’enchaînement-même des plans et des séquences, si bien que l’on oscille sans cesse entre l’espace mental et la réalité sensible, l’existence concrète et l’hypothèse imaginaire ; construit comme un rituel initiatique, Atacama raconte l’histoire d’un éveil réciproque, celui d’une jeune femme dont on suit le parcours énigmatique et celui du désert lui-même. La métaphore de l’oeil et celle de l’éclosion se rejoignent d’ailleurs dans une scène très kubrickienne du film : après de longs travellings, minutieusement chorégraphiés, retraçant l’élévation du télescope depuis le sol de l’Observatoire, le dôme s’ouvre, comme un oeil ou une corolle — événement qui vient perturber tout à coup la concrétion de solitude de cet espace abandonné, et fait éclore la possibilité d’un rapport au monde.
De là vient peut-être le sentiment que les images de Caroline Corbasson à la fois cachent et révèlent une vie phénoménale latente : l’art n’agirait-il pas alors comme un rite qui construirait un pont imaginaire entre le paysage mental et le territoire énergétique inconnu où s’alimente l’univers ? La vibration de cette vie obscure se poursuit jusque dans les profondeurs de la matière, là où s’agglomèrent des temporalités, des strates invisibles, à la façon des « hyperobjets » dont parle Timothy Morton(2), ces réseaux de phénomènes à la fois si co-intriqués et topographiquement complexes qu’ils en deviennent impossibles à isoler spatialement, temporellement et ontologiquement. Récemment Caroline Corbasson a expérimenté des techniques de transferts photographiques d’images, utilisant le hasard, la survenue de l’accident dans la matérialité elle-même. On pourrait y voir une forme de réappropriation de l’aura que la machine a dérobé à l’esprit humain ou une volonté de se rapprocher de l’altérité qui travaille la réalité depuis son origine: ses photographies de poussières vues au microscope puis transférées sur de l’émulsion argentique et développées comme une photographie ancienne participent ainsi du même mouvement que celui qui lui a fait dessiner au charbon des photographies d’étoiles. La puissance des microscopes et des téléscopes poursuit alors le rêve des pionniers de la photographie : voir au-delà du visible, et enregistrer la trace objective des phénomènes qui échappent à la vision humaine, réactivant au passage un certain imaginaire proto-scientifique, dans lequel transitent des fantasmes d’au-delà ou d’en-deçà,— ces signifiants eux-mêmes flottants où s’accroche l’imaginaire.
 
La poussière, la possible survenue du hasard, l’émergence de la contingence et donc du devenir-temps et de son extension spatiale : cette constellation formelle et conceptuelle n’a cessé d’être combinée et recombinée par Caroline Corbasson, comme s’il s’agissait d’aborder sous plusieurs angles les facettes d’un cristal inconnu. On mesure là aussi les ouvertures possibles de son travail, dont les racines, à la façon des organismes radicants dont parle Nicolas Bourriaud (3), construisent constamment des bifurcations possibles, en même temps qu’ils posent leurs racines dans une topologie nouvelle : au-delà de la sphère personnelle, son travail touche ainsi à de nouveaux paradigmes écologiques, scientifiques et ontologiques, dont chaque oeuvre constitue le maillage progressif d’une esthétique de formes-souches et de réseaux signifiants.

Victor Mazière
 
(1) Quentin Meillasoux, Après la finitude, essai sur la nécessité de la contingence, éditions du Seuil, Paris, 2006, p. 26
(2) Timothy Morton, Hyperobjects : Philosophy and Ecology After the End of the World, The University of Minnesota
Press, 2013
(3) Nicolas Bourriaud, Radicant : pour une esthétique de la globalisation, Paris, Denoël, 2009
 
S I D E R E A L - Caroline Corbasson
Monteverita
Monteverita

127 rue de Turenne 75003 Paris
Tel : 01 73 74 75 45
Mail : info@monteverita.com

Site : Monteverita

du mercredi au samedi de 11h à 19h, et sur rendez-vous

Plus sur cette galerie
geofield: