Yusuf Sevinçli

Oculus // 30 novembre 2018 -> 12 janvier 2019

Il y a cinq ans, au moment de sa première exposition personnelle à la galerie Les Filles du Calvaire, Yusuf Sevinçli se présentait à nous comme un « good dog » (c’était le titre de son premier photobook) et on retenait alors surtout l’image du chien, fidèle en cela à la définition du statut du photographe par l‘un de ses maîtres en obscurité, le japonais Daïdo Moriyama : un animal errant, reniflant partout, prenant le chemin de traverses, regardant surtout là où c’est déconseillé.

Tolède, Moscou, Paris, Zagreb, La Rochelle, Latina en Italie, Berlin, l’Ile d’Oléron, Lisbonne, Tbilisi, Montelimar, Sarajevo, Bursa, Assisi, New York, New Delhi, Le Cap Corse, Naples avec quelques retours à la ville qui lui sert de base : Istanbul : Oculus, puisque c’est le titre de sa seconde exposition parisienne, serait quelque chose comme une carte. Voici en 46 instantanés le manifeste chien de race d’une photographie qui ne tient pas en place, qui revendique son statut d’errance, qui carbure à la recherche. Ce qui fait courir Yusuf n’a pas encore de nom précis. La fugue, le mouvement propre à la fuite se suffit encore à elle-même. Une fois rassemblées, ces 46 photographies offrent moins un carnet de route qu’un autoportrait en bougeotte. 

Yusuf cite souvent cette réponse que donne Bob Dylan, quand on l’interroge sur sa propension à rouler comme une pierre : « I was born in the wrong place, but my entire music is about looking for the right place : A home. » Et Yusuf d’ajouter : « L’identification à ces mots, quand j’ai découvert cette réponse, était si forte : Je ne cours pas sans fin, je cherche le bon endroit, ce lieu où je pourrais me poser pour de bon. » 

L’obscurité est-elle plus noire ailleurs ? Lui, il sait qu’il ne fait pas nuit pareille partout. Yusuf Sevinçli vit en Turquie.

Il en tire une photographie noire, qui jamais encore n’a rencontré la couleur. Un certain noir, une certaine intensité, à tel ou tel endroit, une certaine chaleur, un éclat de blanc, semblent décider ensemble de l’urgence de devoir prendre une photographie. Ou de la retravailler sans fin, à la chambre, sur l’ordinateur, au tirage, pour creuser plus loin dans les noirs. « Je suis à la recherche d’une densité spéciale de noir : disons qu’il s’agirait d’un « bright/shining black ». Cette lumière qui apparait à travers les fissures des ténèbres. » 

Le silence avant l’orage ? Ou plutôt deux ou trois choses que l’on croit savoir, après être allé les chercher loin jusqu’au bout du bout de la nuit ? 

Gilles Deleuze, avec cette façon de prendre le paradoxe par les cornes, disait « On est con, mais quand même pas au point de vouloir voyager ». Yusuf, lui, voyage. 

Tant et tant et sans cesse. Pourtant, quand on lui pose la question, il répond que le voyage n’a aucune importance. Il n’est une finalité en rien. Il n’est même pas un état dans lequel se mettre, le jetlag, le déphasage, la solitude saccage, pour qu’un peu de la photographie rentre en lui. Non, dit-il, en haussant les épaules, le voyage n’est jamais qu’une occasion, un moment, une opportunité de ne pas faire la même chose au même endroit, ou bien l’occasion rêvée de regretter de ne pas faire au même endroit autre chose, mais le voyageur sait que cela, on n’en a plus le temps quand on est loin et dans la distance. 

« Je photographie, où que je sois. Je ne voyage pas pour photographier. Je photographie quel que soit l’endroit où je me trouve. Et c’est bien pourquoi aucune de mes images ne laisse voir ou transparaître le moindre signe qui rendrait identifiable sa provenance ». 

Pourtant, en dernier ressort, au moment de titrer l’image, il la rend à sa ville d’origine. Il la lui restitue. 

Peut-être, et de façon tout à fait égoïste, avant tout pour lui-même : la ville est désignée pour qu’il puisse se souvenir du moment. A moins que ça ne soit pour redonner au moment, donc à sa trace, la force de son jaillissement. Ce qui a lieu et qui vaut le coup n’a jamais lieu qu’une fois, en un endroit précis.

On est con mais pas au point de voyager, donc. Disons que lui voyage assez pour savoir que le voyage impose à celui qui regarde une distance au monde et que c‘est déjà un peu de sa photographie qui s’écrit. Se tenir à un endroit entre ceci, cela, celles-ci, celle-là, ces corps, ces espaces, ces objets, cette nuée d’oiseaux et le monde, pour, ensuite, décider soit d’en extraire une image (peut-être pour dominer ce monde un tant soit peu ?) ou bien accepter de se laisser avaler par l’instant (et lui quand même voler une image, comme pour être certain qu’il n’a pas rêvé).

Aussi, il y a deux veines qui me semble s’écrire, désormais chez lui. 

On a pu confondre les photographies de Yusuf Sevinçli avec le mouvement même qui les a produites. C’était peut-être vrai il y a cinq ans : cela a changé en partie depuis. Si les voyages se sont multipliés comme jamais, le déplacement a conditionné deux états qui co-habitent : une première impression, voulue, de confusion, de chaos, de flux émotionnel, avec pour obsession récurrente, le passage des oiseaux dans le ciel. Une seconde sensation habite aussi ces photographies : celle d’un regard qui, en se heurtant à la rencontre ou à la chose à photographier, espère à travers elle obtenir une réponse, un espoir. Et cette réponse vaut bien un temps d’arrêt, une pause, un moment de fixation intense.

On se souvient alors du sens que les architectes prêtent à l’oculus : une ouverture dans une porte permettant de voir de l’autre côté. Pour autant Yusuf Sevinçli se fâcherait si vous lui disiez deviner en lui un voyeur : plus joueur sur le terrain que spectateur assis bien à l’abri dans le stade, il refuse l’idée. Non, l’ouverture, le judas, c’est du côté de la métaphore de tous les passages qu’il faut l’entendre : « Dans Oculus, je n’ai gardé que des images qui se sont infiltrées entre deux moments ». 

L’oeil glisse, mais jamais la mémoire que nous garderons de ses incursions. Yusuf Sevinçli roule, déjà ailleurs.

 

Philippe Azoury, Tokyo, novembre 2018

 

 

Yusuf Sevinçli, 30 novembre 2018 -> 12 janvier 2019
Galerie Les filles du calvaire17 rue des Filles-du-Calvaire, 75003 Paris
Interruption du 23 décembre 2018 au 03 janvier 2019 Du mardi au samedi, de 11h à 18h30

A télécharger :

Galerie Les filles du calvaire

17 rue des Filles-du-Calvaire 75003 Paris
Tel : 01 42 74 47 05
Mail : paris@fillesducalvaire.com

Site : Galerie Les Filles Du Calvaire

Du mardi au samedi de 11h à 18h30

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